Gaël Faye, prix du Roman des étudiants France Culture-­Télérama pour “Petit Pays”

Pour conjurer le traumatisme du génocide des tutsis au Rwanda puis le chaos de son Burundi natal, le trentenaire a d’abord écrit des chansons. Puis un livre, “Petit Pays”, aujourd’hui prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama. Rencontre avec un homme que l’écriture a sauvé.

Demain, enfin, il rentre à Kigali, la capitale du Rwanda, où il vit depuis l’an dernier et qu’il avait quittée au cœur de l’été. Son séjour en France devait durer une poignée de jours, mais il s’est finalement prolongé jusqu’au seuil de décembre. Trois mois effervescents, frénétiques, grisants, dont Gaël Faye a savouré l’intensité, mais il ressent désormais le besoin de les mettre à distance. Trois mois comme dans un « ascenseur émotionnel » s’élevant sans fin vers les cimes, durant lesquels se sont succédé, jusqu’à l’étourdissement, jusqu’au vertige, les rencontres en librairie aux quatre coins de la France, les interviews, les salons du livre. Les remises de prix aussi, qui, dès août, ont extrait son premier livre, Petit Pays, de la grande marée des romans de la rentrée littéraire : prix du Roman Fnac, puis prix Goncourt des lycéens, aujourd’hui prix du Roman des étudiants France Culture-­Télérama…

« Tous les jours il s’est passé quelque chose. C’était presque onirique, j’avais parfois le sentiment de ne pas vraiment participer, plutôt de regarder tout cela de l’extérieur. C’est un peu comme si j’avais vécu toute une vie en trois mois, alors à présent j’ai besoin de recul. Pour repenser aux émotions que chaque rencontre avec les lecteurs a fait surgir. A tout ce que j’ai reçu du public. Pour prendre aussi la mesure de la façon dont mes perspectives d’avenir et mes envies ont été changées par tout ce qui s’est passé au cours de l’automne », raconte, d’une voix grave et posée, et avec des mots choisis, ce trentenaire aux allures de très jeune homme, souriant, réservé, réfléchi – « je ne suis pas quelqu’un d’impulsif, qui agit dans la spontanéité », confie-t-il encore.

« Petit pays d’Afrique des Grands Lacs […] / Petit pays / Quand tu pleures, je pleure / Quand tu ris, je ris / Quand tu meurs, je meurs / Quand tu vis, je vis / Petit pays, je saigne de tes blessures / Petit pays, je t’aime, ça j’en suis sûr », chantait Gaël Faye, il y a trois ans, sur son premier album, Pili Pili sur un croissant au beurre, évoquant le Burundi de son enfance – il y est né en 1982, à Bujumbura, d’une mère rwandaise et d’un père français. Après quoi le jeune rappeur s’est attelé de nouveau à l’ouvrage, avec, cette fois, l’envie d’écrire non des chansons, mais un livre. « Des souvenirs, des sensations d’enfance sommeillaient en moi, mais dans une sorte de brouillard, de confusion. Je voulais mieux les voir. Car de cette période, on ne parlait jamais dans ma famille, et il n’était pas possible, pour moi, de poser des questions qui m’auraient aidé à me souvenir. C’est pour cela que je me suis lancé dans l’écriture du livre. Lorsque j’ai commencé, je ne savais pas très bien où je voulais aller ; l’histoire s’est construite au fil de la plume. »

Ainsi donc est né Petit Pays, roman non pas autobiographique – « cela m’aurait semblé tellement impudique… » –, mais intensément nourri de réminiscences d’enfance. « C’était au temps d’avant […], c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer », raconte Gabriel, alias Gaby, le narrateur de ­Petit Pays, se remémorant dans la première moitié du livre la douceur des jours sans nuages. En créant ce personnage de Gabriel, qui n’est pas un double de lui-même, insiste-t-il, mais dont l’enfance imaginée puise à la sienne, Gaël Faye a voulu « évoquer la vie telle qu’elle se déroulait au Burundi avant la guerre, lorsque l’existence y était heureuse. De ces années, je ne conservais que des pensées fortuites et floues, mais je savais que l’écriture me permettrait de retrouver cet ­endroit où j’avais été si bien. J’ai pensé : je vais vous dire qui nous avons été, comment nous vivions. Avant… »

Le paradis perdu de l’enfance est l’un des motifs centraux de Petit Pays, où il côtoie le thème de l’exil. Gaël Faye a 12 ans lorsque, en 1994, au lendemain du génocide des tutsis au Rwanda, alors que le Burundi sombre dans le chaos et la guerre, survient le départ forcé pour la France : « J’ai de la compassion pour l’enfant que j’ai été – et plus encore peut-être depuis que je suis moi-même père de deux petites filles, qui grandissent entourées de douceur, choyées. Quand je vois tout ce que, moi, j’ai dû encaisser… En écrivant Petit Pays, je voulais réparer une blessure, notamment celle que j’ai ressentie en arrivant en France, où je n’étais plus Gaël de Bujumbura, mais un petit Africain qui a fui la guerre, un réfugié. Je détestais cette identité-là, qui m’était tout à coup imposée. »

« A ce moment-là, c’est l’écriture qui m’a sauvé », poursuit calmement Gaël Faye – et dans ses propos essorés de tout lieu commun, la phrase ne résonne pas comme une formule toute faite ou un slogan, mais comme une pure et simple certitude. « Enfant, je détestais lire et écrire. Ma chance, après mon arrivée en France, fut de tomber amoureux de la langue. L’écriture s’est imposée à moi, et j’ai survécu grâce à elle. » A Versailles, où se déroule son adolescence, aux côtés de sa mère et de sa petite sœur, Gaël Faye commence donc à chercher les mots – pour « écrire ma réalité, tenter de la dire aux autres, qui ne s’y intéressaient pas, et ainsi sortir de la solitude ». Et « c’est parce que j’écrivais que j’ai commencé à lire. Ma première grande “rencontre” littéraire, ce fut René Depestre, le poète haïtien, et la façon dont il se pose la question de l’identité ». Puis il y eut Franz Fanon : « Quand je lis, dans son ouvrage Peau noire, masques blancs, que ”le malheur de l’homme est d’avoir été enfant”, j’ai 16 ans et ça résonne en moi avec une profondeur incroyable… » Et bientôt Annie Ernaux, dont il découvre La Place, le récit qu’elle a consacré à la vie et à la mort de son père.

Sur le papier et sous la plume de Gaël Faye ont donc surgi, depuis près de vingt ans désormais, des phrases dont il a d’abord fait des chansons – il est parvenu néanmoins, au cours de cet automne bousculé, à enregistrer à Paris son deuxième album –, avant de composer ce roman par lequel se poursuit le processus de réparation de lui-même dans lequel il est engagé : « J’aurais pu ne pas m’en sortir, c’est-à-dire ne pas accepter de vivre avec la blessure de l’exil, de la séparation. J’ai des amis d’enfance, que je côtoie encore, qui s’en sortent bien plus mal que moi. Sans l’écriture, je serais, moi aussi, certainement, dépressif et inconsolable, une personne sans espoir, incapable d’aller vers l’autre. C’est vraiment pour cela que j’écris : créer un lien avec l’autre, me prolonger en lui. »

Article original: Télérama adapté par Magnus pour NilekastLive

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s